Par Frédéric Maillard Le 17 juin 2014 Catégorie d'articles: Activités, Police, Revue de presse

L’évolution de nos sociétés provoque de fortes mutations sociales. Il existe encore des organisations de police qui les subissent. Chez elles, le statut policier se perd en conjectures. C’est quoi un policier ? A quoi reconnaît-on un policier ? Est-ce que le Brevet fédéral de policier fait d’un policier un bon policier ? Une habitante de Genève ou d’Yverdon peut se retrouver, par hasard, au coeur de l’action de trois, quatre, cinq, six polices différentes et parfois concurrentes. La police des transports est-elle une police comme les autres ? Les assistants de sécurité publique ou les gardes-frontière sont-ils policiers ?

Si nous nous penchons maintenant sur les fonctions policières, nous sommes davantage désorientés. Typiquement, le maintien de l’ordre est-il une tâche de sécurité publique ou de police ? Quelle est la différence ?

Les confusions naissent dès le recrutement puis s’échouent sur les plages des formations. En effet, plusieurs institutions de police conditionnent leurs aspirants dans le moule étroit d’une gymnastique guerrière. Durant mes analyses de pratique, j’ai répertorié quatre raisons, extraites des aveux policiers, qui conduisent à ce vice de forme. Les exigences d’engagements disciplinaires et physiques réduisent le policier à la confrontation militaire, alors qu’il n’a pas à s’y trouver. Cette sournoise sélection nous prive de nombreuses personnalités compétentes, qui manifestement ne peuvent pas répondre aux attentes des instructeurs recruteurs bodybuildés. Cette étroitesse managériale prétérite gravement les effectifs; insuffisants selon les déclarations de plusieurs syndicats et états-majors. Ce culte du corps bluffe la population, autant que le politique, sur les intentions et les réelles actions à mener. Dommage, parce que la police exerce un rôle bien plus important en amont et, si possible, avant que le crime ne vomisse ses effets visibles et désobligeants. De un. Je ne me lasse pas de le répéter. Je veux voir des policières et des policiers très bien entraînés. Mais qu’à leur entraînement optimal corresponde la meilleure formation tactique et technique possible. Cette catégorie de policiers ne représente qu’une fraction des 120 métiers que l’on trouve dans les polices suisses; métiers qui sont répartis dans plus de quatre-vingts corporations ou groupements thématiques et territoriaux. Réduire la police, et donc les facultés des jeunes filles et des jeunes gars que l’on recrute, à des gabarits physiques est une hérésie et une pure méprise; c’est ignorer les compétences et les réelles capacités de notre jeunesse; c’est aussi faire fi de notre fédéralisme.

Je souhaite des filles et des gars qui aient du courage, qui prennent des initiatives, qui sachent contredire s’il le faut, qui ne se laissent pas faire, qui nagent à contrecourant, qui en imposent, qui maîtrisent leurs verbalisations et leurs argumentaires, et encore qui ne craignent pas de passer des milliers d’heures derrière les écrans, devant les cartes géographiques, dans les laboratoires scientifiques, au coeur des réseaux sociaux, et qui puissent traquer tout ce qui peut nuire à la sécurité de nos enfants. Et, s’il le faut, après tout ça, les unités dites spéciales interviendront. J’ai vu les dégâts qu’entraîne le fait de retenir des patrouilleurs équipés de leurs lourdes ceintures de charges dans les bureaux: un lot de désolations, de frustrations, de démotivations, mais aussi des nuisances institutionnelles ainsi que des dépenses inutiles.

De deux. Le policier se situe à l’exact opposé du militaire. Le premier préserve la paix. Le deuxième fait la guerre. En Suisse, Dieu merci, le militaire milicien espère ne jamais la faire. Préparer le policier à l’affrontement avec des pratiques et des obligeances guerrières revient à sauter une étape – la nôtre et celles des anciens – qui depuis presque septante ans nous réjouit et nous invite à vivre en paix. Faire comme si on avait tout épuisé et, pire, échoué, pour faire peur, couver la menace et orienter nos jeunes dans le conflit dégénérescent est un aveu d’échec, un manque de confiance. Là encore, faut-il le rappeler, si la guerre devait, par la plus nocive des dégradations, éclater, nos policiers civils seraient assujettis aux militaires dans un rang auxiliaire. Le pouvoir judiciaire et ses tribunaux ainsi que les médias publics revêtiraient, eux aussi, l’organisation, la logistique et l’uniformisation militaires. Tous devraient abandonner leurs postures civiles. Mais, aujourd’hui le policier prête serment au pouvoir civil et non au pouvoir militaire. La manipulation qu’opèrent certains esprits commandeurs et nostalgiques est très dangereuse, décalée, inopérante et contre-productive. S’ils avaient raison, il ne nous resterait que peu de liberté pour penser nos échecs quant au maintien de la paix, quant à notre diplomatie, devenue soudainement infructueuse, et quant à nos manquements en prestations et formations d’adultes, tels que nous aurions pu les offrir à nos jeunes aspirants policiers.

De trois. Jusqu’à ce jour, pas un seul cadre de police, pas un, n’a pu et su me dire pourquoi une jeune fille douée d’intelligence investigatrice, tenace, polyglotte et diplômée en informatique, en transactions financières ou en sciences sociales, se déplaçant sur une chaise roulante, ne pourrait pas entrer dans la police ? L’embarras circule depuis des années, d’une main gantée à l’autre. «Oh, je sais…» J’ai tant de fois essuyé les mêmes excuses à propos du sexe faible dont on m’assurait l’impossibilité éternelle à rejoindre l’étalon police; ou de la taille, parce que pour combattre les grands il faut être grand; ou de la dictée; de l’âge limite avant et après; de la nationalité; du cousinage fiscal; du genre sexuel et j’en passe.

De quatre. La population semble être satisfaite lorsqu’un déploiement policier – souvent affublé d’un nom d’oiseau ridicule – est opéré dans son quartier ou à proximité de sa gare. La population peut y croire, mais pas le policier de terrain qui, lui, se sait manipulé. Enfermé des heures durant dans des fourgons aux vitres teintées, il perd progressivement le fil de ses ambitions comme de ses enquêtes au profit d’un acte de présence que des centaines d’autres agents de l’Etat pourraient accomplir, sans carte de police et sans avoir été rémunérés durant leurs formations. On en revient à la rareté et à la cherté des ressources humaines. Dans les polices inaptes au changement, ces deux armes sont savamment et quotidiennement aiguisées par ceux qui recrutent et se barricadent.


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