Par Frédéric Maillard Le 17 mars 2015 Catégorie d'articles: Activités, Police, Revue de presse

Pour la première fois, les aspirantes policières de l’école régionale de Colombier (NE) sont plus nombreuses que leurs homologues hommes. Une tendance qui rassure ? J’ai sondé les représentants d’une dizaine de corporations. Il en ressort quelques peurs, dont celle de perdre le pouvoir – masculin –, et le constat d’un temps qui évolue.

A mon sens, cette tendance est un espoir. Comme le vœu – qu’on n’espère pas pieux – que la féminisation des polices puisse contribuer à mettre fin à une certaine suprématie des mâles. En tout cas de certains mâles, dominants, en certaines circonstances bien définies. Au-delà des questions de parité, toutes relatives, ou des capacités musculaires, tout aussi relatives au vu du développement des sciences bioniques, il y a clairement péril en la demeure pour les vieux de la vieille. Même s’ils seront bientôt une minorité.

Je le constate tous les jours, les profils féminins interrogent l’ancestrale discipline policière, bien plus que la discipline militaire suisse qui s’est vue réformée par la force du scrutin populaire et par les apports insolites de multiples compétences civiles, pluridisciplinaires et miliciennes. Car oui, il existe encore des institutions où les effets d’une féminisation policière sont redoutés. L’Académie de Savatan en est une. Elle a récemment fait parler d’elle en intégrant une grande partie de la formation de base des futurs policiers cantonaux genevois. Les dirigeants de cette école sont tous des hommes. Plusieurs ont été refoulés de leurs corporations respectives pour divers motifs. Vous aurez beaucoup de peine à déceler leurs cursus d’études. Ils n’apparaissent nulle part. Peuvent-ils revendiquer une formation initiale de policier ? Pas tous, tant il est vrai qu’elle n’est nullement nécessaire pour diriger une école de police. Alors, sont-ils titulaires d’une formation pédagogique ? Ce qui serait, vous en conviendrez, utile, pour former… d’autant qu’ils ne se contentent pas d’instruire mais prétendent éduquer des adultes, mères et pères de famille, candidats aux polices. Ni les uns, ni les autres ne sont diplômés en gestion institutionnelle ou en administration de biens publics. Il faut le dire franchement, ces lacunes sont très dommageables à terme. Formation juridique alors ? N’en jetez plus.

La gouvernance qui prévaut à la tête des polices doit retenir notre souffle de citoyennes et citoyens car elle conditionne celles et ceux qui, dans la partie latine de notre pays, nous serviront et nous protégeront demain. Les effets pour le moins compromettants de la situation actuelle se feront sentir plus vite qu’on ne le pense et les générations futures le paieront très cher.

Pourquoi ce détour à Savatan ? Imaginez un seul instant la venue de femmes au milieu de cet état-major d’hommes, rien qu’entre eux. Aucune chance.

Elles seront instantanément bluffées par la soldatesque, sur le champ d’une guerre imaginaire et des gloires… tant espérées. Les injonctions seront assassines. Quel grade Madame ? P’tite dame, avez-vous déjà menotté ? Les postulantes auront beau plaider leur tour du monde linguistique, leur doctorat en anthropologie, leur master en sciences criminelles, leur brevet d’avocate, leurs expériences dans les entreprises multinationales, elles seront toutes assignées à de la sous-traitance et à l’aumônerie. C’est-à-dire à tous les enseignements existentiels et fondateurs de notre démocratie – donc de nos polices – considérés par nombre de galonnés comme des jobs de «femmelette» et de «chochotte». Intimidés de la sorte, nos futures policières et futurs policiers hériteront d’un métier au socle vacillant, sans âme; d’un métier «qui s’exécute le cerveau dans les talons, un pas derrière l’autre», aligné, assujetti, inféodé. Le contre-exemple parfait à tous les profils plus que nécessaires à la lutte antiterroriste, aux investigations laborieuses et au courage de rompre la routine et d’investiguer par-delà les ordres. Sur ce plan, nos politiques sont, soit naïves, soit calculatrices. Elles ne sauraient ignorer les problèmes de casting et de gestion. Les notes de service, les rapports écrits et consignés, les témoignages, le nombre de départs plus ou moins volontaires, sont significatifs et de plus en plus nombreux… qu’ils devraient rompre les digues tôt ou tard.

La féminisation des polices est bien plus qu’une question de genre. Elle est la mise au tapis des mécanismes machistes et hiérarchisés à outrance.

En l’état, aucune femme ne peut franchir de postulation, de recrutement, d’admission professionnelle supérieure et, le cas échéant, serait épargnée par le couperet des qualifications – dont, par exemple, ladite académie tient le secret –, sur ses seuls faits d’armes. Aucune femme ne saurait diriger une école professionnelle, en Suisse, au seul motif de ses galons. Que la féminisation parvienne dans la police et la pratique évoluera; qu’elle entre en direction d’école de police et le mythe s’effondrera.

Bien entendu, nous ne pouvons pas généraliser. La femme «comme on ne fait plus d’hommes» existe aussi. Mais, en de telles circonstances, elle est et restera une exception. En effet, la femme doit faire preuve de toutes les ingéniosités du monde, celles-là même qui manquent aujourd’hui à plusieurs polices. Elle n’a pas le choix. Elle aiguise ses compétences sur les contours de la nature humaine et développe d’autres armes, par dizaines, mieux affûtées, plus fortes, audacieuses et perspicaces. Non pas qu’elle supplante le genre colosse d’avec celui de la prévention ou celui de la médiation mais, avec et par elle, la bête primitive est revisitée, critiquée, et en vient à s’autodéterminer. Le pouvoir imposé et menaçant devient autorité concertée, admise et reconnue. La femme en police n’est pas meilleure que l’homme mais elle oblige les récalcitrants à cultiver de vraies compétences de marché et non plus seulement quelques privilèges autarciques.

La féminisation des polices est bien plus qu’une question de genre. Elle est la mise au tapis des mécanismes machistes et hiérarchisés à outrance. Des mécanismes aliénants qui préjudicient gravement les capacités de nos polices. A quoi bon être un homme, un «vrai», sportif, discipliné, si je n’ose pas dénoncer l’indignité, si je n’ose pas m’opposer, par peur et par soumission, aux malfaisances qui rongent mon propre destin de vie professionnelle ?


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