Par Frédéric Maillard Le 15 décembre 2013 Catégorie d'articles: Activités, Police, Revue de presse

L’interpellation de policiers zurichois, membres de la section «délits sexuels» et soupçonnés de corruption, est la part visible d’une gestion des ressources humaines au sein des corporations policières conventionnelles plus problématique qu’il n’y paraît. Ou, tout au contraire, s’agissant de la ville de Zurich, les prémices d’une nouvelle gouvernance qui soulève les problèmes afin de les résoudre. Bien que, dans les polices suisses, les affaires de corruption soient rares, chaque révélation nous oblige à l’incontournable exigence de remise en question.

Commençons par distinguer les deux organismes vivants qui composent toute police: celui, physique, de l’individu et celui, moral, de l’institution. L’individu de fonction policière n’est pas plus résistant qu’un autre. Je ne m’étonne pas qu’il puisse parfois trébucher. Nous ne pouvons pas attendre des policiers des miracles et encore moins qu’ils résolvent l’insécurité publique à eux seuls. Je m’inquiète davantage pour la personne morale, l’institution, et sa manière de gérer les défaillances internes.

Pourquoi? Parce que nombre de corporations policières fonctionnent en vase clos et perpétuent une déviance militaire qu’elles n’ont pas à revêtir, qu’elles ne savent pas porter ni supporter. Elles n’ont pas été créées pour se lancer dans la guerre, ni en vue de celle-ci, mais pour maintenir la paix. Les vices de forme se traduisent par des méthodes d’évaluation, des ordres de service et des formations qui prônent une discipline martiale, exposent une virilité dominante et soumettent les apprenants à des rapports de pouvoir qui réduisent la responsabilité, l’initiative et l’autonomie de la personne. L’armée suisse, ellemême, a abandonné nombre de ces pratiques depuis deux décennies.

Je constate tous les jours, sur le terrain, que l’essentiel, en fin de compte, réside dans notre Constitution démocratique et ses valeurs fondamentales. Celles-ci justifient et déterminent la police. Elles donnent du sens à l’exercice professionnel et autorisent le policier à résister aux exactions et aux irrégularités; du moins à les traiter ouvertement et avec l’aide de personnes extérieures, critiques et indépendantes. Conduire une enquête de police périlleuse, dangereuse et de longue haleine nécessite plus de conviction, de courage intérieur que de performance corporelle. Je ne parle même pas de l’âge qui avance, avec les premières difficultés de santé, lesquelles, naturellement, relativisent la condition physique.

C’est donc bien les valeurs qui fondent la police et soutiennent les entraînements techniques et tactiques. Non l’inverse.

Comment voulez-vous qu’un agent puisse se positionner face à des collègues à la dérive si les messages, parfois implicites, de l’organisation les employant sont basés sur des règles de domination et de confrontation?

Cette affaire zurichoise implique des individus. Alors, pourquoi la personne morale, l’institution, devrait-elle s’en inquiéter? C’est que la police représente et engage l’Etat et qu’elle dépose l’intérêt public sur les épaules de chacun de ses agents. On le voit à leur écusson ou blason, on l’entend à l’assermentation publique et on le constate à l’usage des pouvoirs de sanction et d’opportunité qui leur sont attribués. C’est toute la différence avec des employés de l’économie privée. C’est précisément dans cette juxtaposition – personne physique et organe moral d’Etat – que réside tout le danger du dysfonctionnement structurel.
Heureusement, des propositions voient le jour. A l’exemple du projet pilote initié par le gouvernement lucernois qui offre dorénavant aux collaborateurs – surtout aux collaboratrices – de la police cantonale un service de dénonciation des violences et des irrégularités internes. Ceci après qu’une enquête administrative indépendante eut reconnu le laxisme de la hiérarchie. Des médiateurs seront chargés, ensuite, de transmettre leurs recommandations à la direction du département. Hier, les personnes incriminées étaient éjectées vers le haut et prenaient du grade, ou, pire, étaient déplacées dans les centres de formation.

Le policier reçoit non seulement une force coercitive exceptionnelle (pouvoir de contrainte et de privation limitée de la liberté) mais aussi, et surtout, des moyens discrétionnaires. Ces derniers sont méconnus et négligés dans certaines écoles de police, notamment en Suisse romande. C’est pourtant ce pouvoir discrétionnaire qui forge l’excellence du policier et lui donne la garantie de pouvoir choisir l’orientation de ses actions – à discrétion – et l’invite à se remettre en question. Cette liberté d’enquête et d’initiative est le premier atout d’une police de droit. C’est aussi ce qui distingue une police civile d’une gendarmerie prévôtale ou exclusivement militaire.


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