Par Frédéric Maillard Le 27 septembre 2012 Catégorie d'articles: Activités, Police, Revue de presse

Quand on me demande pourquoi je consacre autant de temps à la police, j’explique que la police d’un Etat de droit est la pièce de voûte de l’édifice démocratique. Mais qu’on ne s’y trompe pas, il ne suffit pas d’invoquer les forces de l’ordre pour préserver ce bien commun.

Chez nos voisins, des banlieues s’enflamment. Chez nous, des braquages s’opèrent à l’arme lourde, nos rues deviennent dangereuses et l’immigration d’Afrique du Nord nous assaille.

Est-ce que ce sont de telles situations qui auraient porté à la guerre dans le passé? Cette ultime question, nous devons nous la poser. Si nous constatons qu’il n’en est rien, nous devons alors étudier le pourquoi et le comment.

Considérant que le crime a la place qu’on veut bien lui laisser, je préfère vous raconter une histoire, ou plutôt une contre-histoire. La mienne. Celle-ci débute dans le golfe de Guinée, en Afrique, se poursuit au Proche-Orient jusqu’en Europe du Sud-Est, en passant par l’Amérique du Sud et les Grandes Antilles. Là-bas, j’ai rencontré des enfants, des femmes et des hommes, brisés; à cause des revendications de liberté et de survie qu’ils ont osé exprimer publiquement. Je me souviens, comme si c’était hier, des coups de feu, des cris, des hurlements, de la poussière. Lorsque j’enregistrais leurs témoignages, je songeais à mon village natal (fribourgeois), à mes proches et à nos rêves du jour après la nuit. Une aspiration inassouvie me serrait la gorge. Une quête qui me conduisait, de découvertes en heurts, aux abords du feu des guerres, des exactions, aux limites de l’inhumanité. Parce que l’inhumanité existe bien plus qu’on pourrait le croire et s’importe ou s’exporte, par portions, jusqu’ici, à Lausanne, ici, à Berlin, ici, à Amiens. Plusieurs de mes partenaires locaux ont été arrêtés, quelques-uns retrouvés traumatisés et défigurés sous la torture, d’autres portés disparus. Leurs bourreaux étaient tous des agents d’Etat, policiers ou militaires, parfois les deux en un; des voyous organisés. Une soldatesque dressée en caserne d’isolement et condamnée, pour en sortir, à commettre l’innommable, sans autre mot d’ordre que la prise du pouvoir des premiers sur les autres. Ces agents portaient – et portent toujours – le même type d’uniformes que nos policiers et disposent, pour la plupart, des mêmes outils de travail. Sans changer mon fusil d’épaule – on n’échappe pas à sa lignée d’ancêtres officiers mercenaires suisses ayant servi nations et royaumes étrangers des siècles durant –, j’ai compris alors que cette puissante malversation corporative deviendrait le mobile de mes futurs combats de vie. Et, depuis, je n’ai cessé d’arpenter les écoles militaires et surtout de police.

Parce que toute pratique excessive peut engloutir l’être si elle n’est pas réfléchie, j’ai voulu comprendre l’action policière, avec soin et précision, dénicher le moindre motif inavouable, saisir à bras-le-corps cette fonction et surtout examiner pourquoi elle s’exerce de façon très différente d’un point à l’autre du globe. En effet, si on analyse de près les mécanismes institutionnels qui peuvent conduire un agent d’Etat policier à commettre des exactions, on découvre d’abord la vulnérabilité de l’être ayant rencontré des difficultés dans sa sphère privée. Puis apparaissent la nature de l’entraînement subi et les privations de sommeil, les menaces et sévices qui annihilent le sens critique de l’individu. Comme si le monde se refermait sur lui. La réalité devient celle qu’on lui impose. Autant d’oppressions qui couchent n’importe qui d’entre nous devant plus musclé que soi et vous contraignent à reproduire toutes les compromissions qui vous garantiront une bonne place dans la pyramide des avancements et des grades de l’organisation pervertie. Tous les ingrédients sont alors réunis pour vous vêtir d’une carapace… autorisant l’affrontement violent plutôt que la résolution des problèmes. C’est connu, la coquille solide contient le cœur mou.

En situation de paix, sous nos latitudes, le policier est garant des droits humains, proclamés et convention- nés internationalement par l’Etat de droit qu’il représente. Dieu merci. Aucun autre agent d’Etat, plus que le policier, dans la réalité des opérations concrètes, dans la réalité de nos jours et de nos rues, ne détient si ouvertement le précieux constituant. Les droits humains sont donc la légitimité du policier et, en quelque sorte, ses vitamines. Ils ne se voient pas. Ils ne s’affichent pas dans les actions de maintien de l’ordre, dans les gardes à vue, les auditions et… font sourire en formation continue. Mais ils tiennent le corps policier en santé démocratique. Imaginons… imaginons, un seul instant, ce que deviendraient tous ces corps physiques et institutionnels s’ils souffraient de carences vitaminées… corps décharnés, décalcifiés, compensant leur manque de confiance avec toutes sortes de stéroïdes anabolisants… Imaginons: les circuits sanguins bouchés, embolies, thromboses et j’en passe. Imaginons encore le désastre des agents dopés, caméras greffées sur le front, sans discernement, sans valeurs ni références, machines à intervenir, à trancher; robotisés. Imaginons enfin l’édifice étatique, encouragé par la vindicte populaire, se séparant de ses droits, pierre par pierre, jour après jour, sans trop s’en rendre compte, stimulé par les peurs galopantes des incivilités, de l’insécurité, triant, alignant et débauchant les orientations culturelles, les revendications, les critiques.

Le corps social tient tout du corps humain biologique, à une autre échelle. L’un comme l’autre sont mortels. L’un comme l’autre sont agressés de l’extérieur. L’un comme l’autre se sentent impuissants face à l’accident, à la maladie, au cancer imprévu et foudroyant. L’un comme l’autre ne parviendront pas à franchir les obstacles de la vie sans la collaboration pluridisciplinaire (mon père a été guéri par un médecin dont il ignorait tout de ses savoirs). Il y a donc cet apprentissage du corps intérieur au sein du corps extérieur. Il y a nos anticorps qui nous épargnent du temps à vieillir pour découvrir que la force physique est aléatoire, que les intentions ne suffisent pas. Il y a ce mystère qu’est la vie, cette mortalité qui nous tient debout et nous invite à la résolution chaque matin, dans l’idée d’un meilleur recommencement. Sans ces contraintes de vie, sans cette fragilité existentielle, aurions-nous le courage de vaincre les problèmes, aurions-nous l’idée et la volonté de dresser des projets de bien public, de combattre l’abus de pouvoir? Certainement pas. A quoi bon?

La démocratie subsiste parce qu’elle est sensible, parce que les agressions développent son immunité et l’empêchent de sombrer dans la facilité et, pire, de se soumettre aux idéologies évanescentes de quelques justiciers improvisateurs. Quant à la police d’Etat, elle n’échappe pas non plus à cette règle de vie. Dotée d’exceptionnels attributs de coercition et d’investigation, notre police mettrait en danger sa santé constitutive si elle ne maîtrisait pas de tels pouvoirs. La proportionnalité et la non-discrimination négative sont ses maîtrises. Elles sont fondées sur l’existence même des droits humains. Ce sont des facultés vitales qui reposent sur l’intelligence et le comportement responsable du policier, nécessitant de sa part une grande dextérité et un discernement sans cesse renouvelé. Et c’est là toute la distinction faite d’avec les salopards évoqués plus haut. Cultive-t-on assez cette différence pour empêcher toute dérive?

Ne nous laissons pas tromper par les apparences. Veillons à ce que nos polices interviennent avec force et détermination dans la lutte contre les criminalités, y compris usant des moyens techniques les plus évolués, mais sans jamais – ô combien jamais! – négliger les vitamines qui renforcent tout corps démocratique: les droits humains!


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